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Catégories : échanger, culture
Rédacteurs :
Thérèse Schwab
Publication : 27 octobre 2011
Mise à jour : 18 novembre 2011

Christopher - Arobase – Kazadi
Le Kirikou de Kinshasa

ArobaseEnfance ordinaire d’un enfant de Kinshasa, telle qu'il l'a lui-même racontée à Thérèse Schwab, qui l'a transcrite pour la raconter aux enfants d'ici.

Préambule
L’histoire que je vais vous conter c’est celle d’Arobase, un jeune potier de 21 ans que j’ai rencontré à Kinshasa, au mois de septembre 2011. Ce n’est pas donc pas un conte, c’est une histoire vraie – comme quoi, il arrive dans la vie réelle des choses qui ressemblent à des contes…

kirikouVous connaissez l’histoire de Kirikou, n’est-pas et la chanson «Kirikou est petit mais il est vaillant».

Dans son village Kirikou est le plus petit, et souvent on se moque de lui à cause de cela. C’est aussi lui qui faisait les petites poteries et pourtant, finalement c’est lui qui arrivera au marché sans les avoir cassées et qui rentrera à la maison avec un carnet de commande rempli. Grâce à sa débrouillardise, il va plusieurs fois sauver son village de la famine.


«Toi tu n'es pas l'enfant de papa!»

Quand Christopher Kazadi est né à Kinshasa en 1990, sa mère était encore très jeune. Elle n’avait que 16 ans et n’était pas mariée.

Il fut élevé en partie par ses grands-parents et n’entendit jamais parler de son père.
Mais il y a des signes qui étaient difficiles à comprendre pour lui: quand il partait au marché il y avait des inconnus, toujours les mêmes, qui essayaient de le capturer. Sa grand-mère lui avait dit: «Dès que tu vois ces gens, tu dois prendre la fuite!». Toujours aux aguets, il prenait la fuite dès qu’il les voyait.

Assez rapidement, sa mère se maria avec un autre homme et eut d’autres enfants. Pendant toute son enfance, Christopher a cru que cet homme était son père. Mais il sentait qu’il n’était pas considéré comme les autres enfants de sa maman. Au moment des fêtes, par exemple, on achetait des habits pour tous les enfants sauf pour lui et ses frères lui disaient: «Toi tu n’es pas l’enfant de papa».

Il ne comprenait rien à ce qui se passait. Est-ce la raison pour laquelle, aujourd’hui, bien que pauvre et travaillant de ses mains, il s’habille toujours d’une chemise-cravate impeccable?

C’est beaucoup plus tard, qu’il découvrit la vérité: ces gens inconnus étaient en réalité sa famille paternelle qui cherchait à récupérer «leur» enfant. 

Sa mère ne lui avait jamais parlé de son père mais un jour qu’il avait 19 ans, il la visitait c’est là qu’elle lui a raconté: «Christopher, lorsque j’avais 16 ans, avant d’être mariée, j’ai aimé un homme qui travaillait au fleuve, sur les bateaux. Tes grands-parents se sont opposés au mariage parce que j’étais trop jeune et nous avons été séparés. Quand il a eu 25 ans, on lui a envoyé une maladie et il est mort. C’est homme c’est ton père. Tu n’as jamais vu sa famille mais aujourd’hui je veux te présenter à eux».

Après cette révélation, elle l’a conduit dans sa famille paternelle qui l’a accueilli avec joie. Il en était bouleversé et il a regretté amèrement de ne pas avoir connu son père qui, certainement l’aurait aimé autrement que son beau-père.

Déménagement et découverte de l’Académie des Beaux Arts

Il a ainsi passé sa petite enfance dans le quartier de Kingasani, un quartier périphérique de Kinshasa.
Quand il est en 3e primaire, ses grands-parents quittent Kingasani et s’installent dans le quartier où se trouve l’Académie des Beaux-Arts. Il déménage avec eux.

académie kinPour se rendre à son école, il traverse la cour de l’Académie des Beaux Arts.
En  passant il voit des grands maîtres céramistes modelant des statues, des vases, des colonnes. Il est fasciné par le travail.
Dès que l’école est finie, il court à l’Académie, il observe longuement ce qui s’y fait. 
Petit à petit il s’approche. Un jour il a le courage de demander un peu d’argile aux étudiants qui lui en donnent en cachette. D’abord il joue, il fait n’importe quoi mais très vite il commence à modeler des petits médaillons en forme de masques.

Au point où nous en sommes, je laisse Arobase, lui-même raconter la suite et nous dire comment Christopher Kazadi est devenu Arobase…

Le problème des frais scolaires

classe kinPendant toutes mes années d’études, le problème des frais scolaires a été terrible. J’étais le seul dans la classe qui n’avait pas les moyens de payer l’écolage. Par moment les enseignants me toléraient et par moments ils me chassaient.

Alors je suivais les cours caché sous un banc d’école. Parfois le maître demandait :
- Kazadi n’est pas là?
Quand on me trouve on me frappe, on me demande :
- Tu n’as pas de parents?
Je réponds :
- C’est l’argent qui manque.
Je me disais :
- Pourquoi pas trouver quelqu’un qui paie pour moi, en-dehors de ma famille?

Une voisine, Ruth, voit les petites céramiques que je fais et les achète pour m’encourager. Elle me donne des petites sommes de 100, 200, 500 fr (10c, 20c, 50c). C’est ainsi que je commence à payer l’école.

Je continue donc à aller à l’école et à passer à l’Académie pour trouver un peu d’argile. Un jour on fait cuire mes pièces dans le four de l’atelier. Un étudiant me dit:
 -Viens voir.
C’est une grande découverte pour moi de trouver mes pièces cuites.

Admis à l'Académie… comme balayeur

A l’atelier, quelqu’un dit à un professeur:
- Si tu arrives à encadrer cet enfant, il fera de bonnes choses.
Le prof décide:
- On va l’engager pour balayer l’atelier et pour malaxer l’argile.
Dès lors je suis comme un petit serviteur. Toujours en train de guetter un travail:
- Maître je suis là, envoyez-moi.
Je cherche à rendre des services et je profite de prendre de l’argile en cachette.

Lutte pour l’entrée en secondaire

Après la 6e primaire, il est temps d’entrer à l’Académie pour suivre le secondaire. Mais pour être admis, je dois récupérer mes bulletins de primaire. Comme j’avais trop de dettes là, on ne veut pas me les donner.
Grand-père me dit :
- Qu’est-ce qu’on peut faire? On laisse tomber.
Mais j’insiste :
- Ne peut-on pas faire un autre bulletin ailleurs, où c’est moins cher?
Finalement j’en trouve un et je passe le test d’entrée.

Ainsi, à 14 ans, je commence l’école secondaire. Mais le manque d’argent est persistant. Les enfants qui paient l’écolage portent un macaron pour montrer qu’ils sont en ordre. Moi seul n’en ai pas. J’ai honte. J’ai l’idée d’en faire un faux, moi-même. Je le photocopie et j’imite la signature du directeur. Mais je me fais attraper. Pour me punir on me présente dans toutes les classes comme un malhonnête. Je demande pardon mais on me chasse. Alors je recommence à suivre les cours caché sous un banc d’école.

Hotmail - Arobase !

malaxage

Je fréquente toujours l’Académie, rends des services et profite de tous les petits bouts d’argile que je peux attraper pour modeler.
Une secrétaire, madame Mawa qui voit que je malaxe bien l’argile et suis très motivé me dit un jour, en guise de compliment:
- Toi, tu es vraiment «Hotmail Arobase !»  
C’est depuis ce jour que j’ai décidé de porter le nom d’Arobase.

Mes grands-parents déménagent mais moi je décide de rester seul dans le quartier.
A l’âge de 17 ans je commence à louer un petit abri dans une cour pour 50$ par mois. Je continue à traîner à l’Académie tant que je peux.

Un jour un maître céramiste trouve un marché de 1500$ pour des bas-reliefs et des colonnes. Il me demande de l’aider à les confectionner. A la fin il ne me paie pas pour mon travail et lorsque je lui demande mon salaire, il est très fâché:
- Pourquoi as-tu demandé? Tu es un petit impoli. Tu devrais être content que nous t’engagions dans cet atelier pour travailler.

Il me chasse

vase kinJe prends toutes mes affaires, mes vases, mes céramiques et les amène dans ma parcelle en espérant les vendre. Mais les gens n’achètent même pas. J’espère toujours. Je cherche, je prie , je me pose des questions sur la vie: «Seigneur, cette histoire, c’est comment ?»

Je ne comprends toujours pas comment je peux survivre seul au milieu de cette ville où les enfants comme moi vivent en bande, traînent dans les rues, volent et font les quatre cents coups. Je ne suis pas attiré par cette vie là.

vases rougesAlors je prends le courage de mettre de la couleur sur mes vases, j’achète des fleurs séchées et expose mes pièces au bord de la parcelle. Je vais prier au Néo-Catécuménat et lorsque je reviens, une dame me dit:
- Beaucoup de gens ont passé et veulent acheter tes histoires.
Elle me donne leur adresse et ils ont choisi quelques pièces.

Après cela j’ai le courage d’ouvrir une petite boutique au bord de la route. Je vends des petits articles, des boîtes de sardine, etc. Je dors par terre dans la petite boutique au bord de la route, avec tous mes habits et tout ce que j’ai. Personne ne me dit: «Va à l’école» mais j’ai envie d’étudier à tout prix. En vendant quelques vases, je parviens à payer partiellement mon écolage.

A partir de là, je me mets toujours devant, dans les premiers bancs, et ça me fait du bien. C’est ainsi que j’arrive à la fin du secondaire.

Examen d'Etat

Au moment de passer l’examen d’Etat, le directeur annonce:
- C’est demain l’examen mais d’abord payez les 100$.
Je me demande Ahahah, que faire?  
Je réfléchis. Je me dis:  
-Aujourd’hui, samedi, ceux qui ont de quoi dépensent de l’argent pour rien, pour le plaisir et moi je n’en ai pas pour vivre. Je décide d’aller chez un député qui me connaît un peu. Je le trouve en train de sortir avec sa femme. Je lui dis :
- Excusez-moi Honorable. Voilà je dois faire l’examen d’Etat et je dois payer 100$.
Il me dit :
- Viens demain à 10h.
C’est l’heure fixée par le préfet pour payer !
C’est ainsi qu’on m’accepte pour les examens d’Etat. Ils se déroulent très bien mais à la fin il faut encore payer 20$ pour les corrections. Le préfet me frappe et me menace:
- Tu n’auras pas le macaron.
C’est horrible. Alors je mens:
- Je vais payer jeudi.
Mais je n’ai rien. La nuit quelqu’un me téléphone et me demande un vase de 20$. Ainsi je peux payer et suis admis pour passer les examens.

Le résultat est là!

Quand j’ai les résultats, et que j’apprends que j’ai réussi, j’ai vraiment fêté. Je me suis demandé:
- Est-ce que je pars le dire au Grand-père? J’ai lutté seul, mais j’ai des résultats réels.
Je suis parti au Grand marché, j’ai acheté la poudre blanche (qu’on met sur la tête pour montrer qu’on a réussi) et je l’ai mise sur moi et je suis parti chez mes grands-parents, j’ai mis la poudre blanche sur leur tête et j’ai partagé ma joie avec eux.

Mais le parcours continue. Maintenant je dois m’inscrire au supérieur et tout le souci pour les frais, les syllabus revient encore. C’est compliqué, vraiment compliqué. C’est trop. Alors j’abandonne. Mes amis montent et moi je reste.

Maître Arobase!

Entre temps, j’ai fait la connaissance de Chantale, une suissesse proche de Lisanga (une école réputée du quartier, fondée par Els Kazadi) et de quelques profs. Je suis engagé pour donner quelques cours aux enfants de l’école pendant une semaine hors cadre.

atelier arobaseAprès cette expérience, je commence à ouvrir les yeux sur les enfants qui traînent dans la rue devant chez moi. Je connais leur vie, leurs difficultés et je me dis: eux aussi ils cherchent la vie. Je n’ai rien. En les regardant je me dis:
- J’ai faim, tu as faim, nous avons faim… Mangeons ensemble!
Je les invite dans ma cour, on mange les affaires de ma boutique.
J’écris des lettres pour trouver du soutien. Pas de réponse. Mais je dis aux enfants:
- Venez, on va travailler.
Ils viennent petit à petit et travaillent bien. Je leur apprend ce que j’ai moi-même appris en fréquentant l’Académie: Ils façonnent des masques, des bas-reliefs, des vases.

En peu de temps, ils font des grands progrès. Mais le problème c’est l’achat de l’argile.
Quand je vends quelques affaires, je vais avec eux chercher l’argile à Ndjili.
L’autre jour j’y suis allé seul et ai rapporté de l’argile blanche. Comme j’étais occupé à l’atelier de l’église de Ngaliema, je les ai laissés seuls. Deux jours plus tard, quand je suis revenu, j'ai trouvé un grand vase debout au milieu de la cour, modelé dans cette terre.

Four local

Arobase fourIl y a deux ans, mon maître de céramique part en Angola «chercher la vie», chercher fortune comme on dit. Car même pour un professeur, la vie est difficile à Kinshasa. Il vend ses affaires et demande qui veut acheter des résistances pour un four. Je me dis
- Ne puis-je pas construire un four local, en imitant celui de mon maître?

Pour 50 dollars j’achète un tonneau. J’observe minitieusement le four de mon maître. Je fabrique des briques pour le doubler. J’installe les résistances. Je sais que ce n’est pas sûr que ça va marcher et les voisins me regardent avec méfiance:Four Arobase
- Tu vas faire brûler la maison, toi.
Mais la police accepte que je fasse le branchement. Premier essai: mauvais contact, ça chauffe trop. On me dit
- Laisse tomber.
Ca non ! J’achète un autre fil pour brancher le four. Même chose. Je réfléchis
- Peut-être faut-il un plus gros fil?
Je trouve le bon, à 40 dollars pour 4 m. J’essaie. Ca part. Je calcule le temps et fais ma première cuisson, pendant 6 heures. Mes histoires sont cassées.
Alors je recommence et chauffe pendant 4 heures. J’ouvre mon four, le cœur tremblant et crie :
« OK Jazz ! Résultat total !»

Vision pour l’atelier

enfant modelant

 

«Ma vision c’est de faire de mon atelier un Centre d’initiation aux arts pour les enfants sans moyens qui traînent dans la rue. Mon but est de les encourager à espérer en leur montrant comment ils peuvent se débrouiller par eux-mêmes.»

Propos recueillis par Thérèse Schwab le 3 octobre 2011 à Kinshasa