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Catégories : économie, politique
Rédacteurs :
Mark Haltmeier
Publication : 5 octobre 2008
Mise à jour : 10 novembre 2008

Wall Street, le «temple de la finance» s'est effondré…

La foi des apôtres de l'économie de marché est ébranlée. Leurs certitudes évaporées, comme les milliards sur lesquels leur pouvoir reposait. Eux qui avaient «foi en la concurrence» et pour qui «les lois du marché» étaient dictées par la toute puissante et bienfaitrice «main invisible» sont soudain plongés dans le désarrois le plus total… Alors, dans ces temps d'incertitudes, on fait appel à l'Etat Providence (tient, on l'avait presque oublié celui-là!) et papa est de retour avec un chèque de plusieurs milliers de milliards de francs…

Manifestement, l'utilisation de métaphores religieuses pour légitimer les discours - pas toujours très scientifiques - de certains économistes est suffisamment répandu pour qu'un théologien s'y soit intéressé. Vital Gerber, de la Faculté de théologie de l'Université de Neuchâtel, a rédigé un mémoire de licence intitulé «Dow Jones et Parole de Dieu» qui analyse la place du langage religieux dans le discours économique.

Ci-dessous quelques extraits, instructifs, d'un article paru dans le Courrier de décembre 2006.

Un culte sans dogme ni théologie



Au début du XXe siècle, le philosophe Walter Benjamin (1892-1940) avance l'idée que le capitalisme a remplacé la religion car il assume les mêmes fonctions au sein de la société. Il s'agirait selon lui d'un culte sans dogme ni théologie. Un culte qui se veut hégémonique en empiétant sur tous les domaines de la vie sociale.

Bien avant, l'économiste écossais Adam Smith (1723-1790) s'aide d'une métaphore, celle de la «main invisible», pour expliquer un phénomène qui échapperait au raisonnement humain. La main invisible est ce processus par lequel l'homme, motivé dans ses actions par la poursuite de son intérêt personnel, contribuerait involontairement à l'intérêt général. Avec cette explication, les laissés-pour-compte ne peuvent s'en prendre aux nantis. La théorie apparaît comme une justification éthique de l'injustice inhérente à l'économie de marché.

Prouver ce qui ne peut l'être



D'autre part, la main invisible s'apparente à un discours religieux qui compense l'absence de rationalité. Ainsi, Friedrich Von Hayek (1899-1992) stipule que le système basé sur la concurrence, dont la supériorité est impossible à déterminer, se justifie de lui-même. Selon Paul Samuelson (né en 1915), prix Nobel d'économie en 1970, Smith part «à la recherche de la vérité» et fournit «une preuve rigoureuse de l'existence d'un équilibre pour les systèmes concurrentiels». Vital Gerber note que «l'expression rappelle de manière désagréable les tentatives de prouver l'existence d'un certain Dieu».

Les métaphores tirées du langage religieux révèlent un «recours à une entité providentielle pour éviter ou contourner une argumentation scientifique», ajoute l'étudiant. C'est utile lorsque les preuves scientifiques font défaut, ou pour dénier toute pertinence à d'autres modèles que l'économie de marché, remarque-t-il. L'usage du langage religieux dénote en outre la prétention salvatrice de l'économie à travers l'émerveillement d'adeptes comme Samuelson ou Hayek, qui parlent de «vérité» ou de «miracle».

Un autogoal



Ironie de l'histoire: en se référant au religieux, la science économique s'administre un autogoal et renonce d'elle-même à sa prétention rationnelle, à son statut de science. 
Walter Benjamin avait peut-être raison lorsqu'il évoquait la substitution de la religion par l'économie. A ceci près que la «nouvelle religion» n'offre pas la liberté de culte (!)