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Catégories : écologie, spiritualité
Rédacteurs :
Thérèse Schwab
Publication : 30 septembre 2009
Mise à jour : 13 février 2012

Vers une écospiritualité (2)

«Unir écologie intérieure et écologie extérieure»

Extraits de la Conférence de Michel Maxime Egger*, Carême 2009, Grandchamp (NE) retranscrits par Thérèse Schwab. Le premier volet a été publié dans notre édition automne 2009.


10. Qu’est que la nature ?

Aux racines spirituelles de la crise écologique se trouve une société qui a perdu le sens du mystère, le sens de la sacralité des choses, parce qu’elle a perdu le sens de ce qui la dépasse: sa relation à Dieu.

Quand on entre dans cette conscience des énergies divines à l’œuvre dans la création, la motivation pour laquelle on va vouloir sauvegarder la nature et lutter contre sa dégradation change: ce n’est plus d'abord par utilitarisme. On va la respecter parce qu’on y découvre quelque chose de sacré.

11. Dieu dans la création

Différentes conceptions du monde nous sont offertes:

  • dans la conception matérialiste athée, la nature se réduit à son côté matériel.
  • dans la conception panthéiste, il y a identification de la nature à Dieu. La nature c’est Dieu, l’arbre est Dieu, la fourmi est Dieu…
  • dans la conception panenthéiste (tradition chrétienne orthodoxe), Dieu est présent dans la nature. Il est dans l’arbre, dans la fourmi, dans toute créature. Il y est présent par ses énergies divines. La création baigne dans les énergies divines qui lui donnent toute sa vie, sa pulsation de vie. Et en même temps Dieu est plus grand que la nature, il transcende la création: «Au commencement était le Verbe». Ce Verbe est le fondement profond de toutes les choses qui existent.

La vie qui va vers la Vie est une vie qui reste en permanence reliée à ce Verbe fondateur.
La vie qui va vers la mort est une vie qui s’est coupée de ce Verbe fondateur. Nous pouvons observer la différence entre les paroles coupées du Verbe et celles qui sont habitées par le Verbe. La nature est habitée par le Verbe. Il convient, dans la théologie de l’incarnation, de retrouver la dimension cosmique du Christ, qui récapitule toute la création, tous les règnes, animal, minéral, végétal, humain. Le Christ ne s’est pas seulement fait chair humaine, mais chair cosmique. Quand il se transfigure, tout est transfiguré avec lui. La nature devient théophanique, elle exprime le divin. 

L’écologie (éco = oïkos = maison), c’est l’art, la manière d’habiter la terre, qui est notre maison. Si je pense que cette terre est habitée par les énergies divines, cela fait une grande différence!

Habitons-nous la terre d’une manière qui permet que le Logos, les énergies divines se manifestent? Est-ce que nous en faisons un lieu de communion?

12. Une Création en devenir

La vision du monde la plus répandue est réductrice et statique. On ne perçoit pas que Dieu continue de créer le monde à chaque instant.

Mais la création est un processus. Elle a sa vie propre, son autonomie. Dieu n’est pas un envahisseur, ou un despote. Dieu a donné naissance aux choses, il leur a donné son information; et ces choses vivent leur vie. Il y a une créativité dans la nature. Ce n’est pas un programme déterminé qui se déroule, mais une potentialité en voie d’achèvement, qui va vers sa transfiguration. Tout ce processus a un sens, une orientation. La création va vers une finalité. La vision des Pères de l’Eglise c’est que la Création va vers le divin, elle va vers son union avec le divin.

13. Le rôle de l’être humain

Dans le modèle anthropocentrique: l’homme est centre et mesure de tout. La nature devient un environnement (c’est encore une forme de dualisme: moi au centre et l’environnement autour). On aboutit à l’autodéification de l’homme.

Dans le modèle biocentrique ou cosmocentrique: c’est le cosmos qui est le centre, l’homme est au même rang que n’importe quelle autre créature, ou bien on déifie la nature.

Il faut dépasser ces deux visions pour aller vers le modèle cosmothéandrique. Il fait le lien entre Cosmos-Dieu-Homme: Vision d’une communion entre l’homme, Dieu et la nature.

14. L’être humain, un microcosme

L'être humain ne peut pas être confondu et dissout dans la création; en même temps on ne peut pas en faire un dieu qui domine et se sépare de la création. Il faut voir en lui un être–frontière, qui participe de la terre et du ciel, de la matière et de l’esprit, qui est fait de poussière, de glaise (nous allons retourner à la poussière) et en même temps il est image de Dieu. Nous sommes donc des êtres-frontières et nous avons à unir ces pôles en nous. C’est un des points essentiels de notre cheminement spirituel: travailler à cette unification. Nous avons à être des ponts entre le ciel et la terre.

Nous faisons complètement partie du cosmos, mais ne sommes pas réductibles au cosmos, parce que nous y avons une place à part sans pourtant en être séparés. Nous sommes donc dans une relation d’unité et d’interdépendance avec ce cosmos. 

Microcosmes, nous sommes dans la nature mais en même temps, toute la nature est en nous. Nous portons en nous tous les règnes, le règne animal, le règne végétal, le règne minéral. Nous sommes des créatures au même titre que toutes les autres créatures, puisque nous sommes faits de terre, nous sommes faits de poussière d’étoile. Les astrophysiciens et les physiciens ont montré que les atomes qui nous constituent sont les mêmes que ceux qui étaient au cœur des astres au moment du big bang il y a 15 milliards d’années. Donc nous sommes faits de poussière et nous sommes aussi les fruits de l’évolution, ce qui veut dire que nous portons toute la nature en nous.

Ainsi quand on parle d’interdépendance cela signifie que nous avons besoin de la nature pour vivre, pour respirer, pour nous nourrir, pour habiter. Nous en avons aussi besoin au niveau psychologique pour développer ce qui constitue notre humanité: la capacité d’aimer, d’admirer, d’habiter, de créer. Et en plus nous en avons besoin au plan spirituel car en tant que chrétiens nous sommes dans une vision de l’incarnation. Donc nous avons besoin d’un corps, même si nous sommes appelés à la transcendance, (puisque nous avons cette dimension du ciel en nous). Mais la transcendance c’est une ouverture à l’au-delà, ce n’est pas une fuite par le haut dans laquelle nous fuirions notre matérialité. Nous avons à être enracinés, incarnés. 

Inversement, la nature a aussi besoin de nous, elle a besoin de l’être humain pour parvenir à sa transfiguration.

15. Notre corps comme interface entre deux mondes

Le lieu, par excellence, où nous pouvons faire l’expérience de la nature en nous et celle de nous dans la nature, c’est notre corps. Notre corps est l’interface premier et par excellence entre nous et la nature. Le corps humain est inséré dans le corps cosmique et le corps cosmique est intégré dans le  corps mystique. Et le corps humain, ce n’est pas seulement ce petit corps que nous avons! Nous avons un corps qui participe d’un corps beaucoup plus vaste. Ces trois corps s’interpénètrent et sont profondément reliés.

16. Sauvegarde de la création

On parle toujours de sauvegarder la création. Dans sauvegarde, il y a sauver et garder.
Qu’avons-nous à garder? La terre. Nous avons à prendre soin d’elle, à la cultiver avec respect, veiller à ce qu’elle ne s’épuise pas, à ce qu’elle ne soit pas détruite, etc. Nous avons aussi à garder ce qui la sauve: le divin en elle. Nous ne sommes pas seulement les gardiens de la terre, mais aussi les gardiens de ce qui habite la terre. les gardiens du Verbe qui l’habite. Dans la tradition byzantine, salut et divinisation sont une même réalité. La divinisation et la transfiguration sont une même chose. Donc sauver, c’est diviniser. Notre vocation est de participer à la divinisation de la nature. Diviniser c’est chanter la gloire de Dieu dans la création, c’est nommer, comme Adam dans le jardin d’Eden.

Nommer c'est:

  • donner du sens (les astrophysiciens disent que l’homme doit être la conscience de la nature), c’est prendre soin, évidemment, car la nature souffre;
  • permettre que toutes les potentialités divines qu’elle a en elle puissent se manifester en plénitude;
  • aussi la mettre en valeur. C’est cultiver, c’est transfigurer.

On est dans une dynamique très intéressante qui ne se limite pas seulement à préserver un patrimoine (ce qui est déjà très important), mais qui est une dynamique de co-création.

Dieu continue de créer, nous sommes dans une dynamique de création permanente et nous sommes co-créateurs, co-participants de cela. Nous n’avons donc pas seulement à lutter contre les dégradations, mais aussi à nous unir à la vie de l’Esprit qui œuvre au sein de la création.

17. Ethos eucharistique symbole

L’eucharistie peut être vue comme un mode d’être, un mouvement à vivre en 4 temps:

  1. nous rendons grâce parce que les fruits de la création nous sont donnés; et ensuite
  2. on transforme ces fruits; c’est là qu’on est dans une dynamique de co-création. On n'apporte pas des grains de raisin et des épis de blé mais le vin et le pain, c’est-à-dire quelque chose qui est le fruit du travail humain. Le travail c’est une participation à la transformation du monde; et ensuite
  3. on les offre à nouveau à Dieu en action de grâce, on les offre pour le salut du monde, à tous nos frères et sœurs; et c’est là que
  4. on les partage. C’est-à-dire qu’on entre dans une dynamique de justice. C'est là une dynamique extraordinaire: vivre nos gestes quotidiens dans cette attitude-là, c’est déjà entrer dans une dynamique de transformation. Cela implique évidemment tout un travail d’attention et d’éveil de la conscience.

Cela a à voir avec…

18. Le Bon usage de nos facultés

Nous sommes donc faits de terre et d'image de Dieu. Qu’est-ce qui correspond à la manière d’être de Dieu? Liberté, intelligence, désir, capacité créatrice, amour. Etant à son image, ces facultés sont présentes en nous. On peut en user de différentes manières: selon les lois du marché, ou selon les lois ontologiques. Les utiliser dans le sens de «Je suis» ou dans le sens d’une inflation de notre «Ego». Dans ce dernier cas, on entre dans une attitude de prédation, d’exploitation à l’égard de la création. Alors que dans la dynamique du «Je suis» on est dans une dimension de respect, de communion, de coopération.

Quelle utilisation faisons-nous de nos facultés? Une des dimensions de notre responsabilité est de savoir comment nous répondons à cette question.

19. La Métanoïa

Alors on entre dans une mutation intérieure, une métanoïa cosmique, un retournement central. L’être centré sur son ego - qui veut dominer, dont la puissance de désir s’exprime à travers ses envies, dans lequel la conscience de finitude s’est transformée en toutes sortes de peurs - a besoin d’être rejoint en son centre par
la spirale de l’Esprit-Saint qui l’amène à «Je suis», où ses désirs sont reconnectés à leur source et libérés de toutes les captivités.

Nos désirs sont sans arrêt pris en captivité par le marché, par la publicité. En fait nous n’avons pas à moins désirer, nous avons à mieux désirer. Il y a là un travail de réorientation à faire. Et puis il y a un travail d’acceptation de notre finitude et de nos limites qui est absolument clé pour le travail sur toutes nos peurs et la conquête de la confiance.

On rejoint alors les béatitudes (Matthieu 5) qui expriment de nouvelles manières d’être.

Les deux illustrations ci-dessus sont des miniatures d'Hildegarde de Bingen (1098 - 1179), rejoignent de façon étonnante la vision du monde de Michel Maxime Egger.

20. Attitudes intérieures

Cette attitude intérieure va changer nos modes de vie: simplicité, partage, coopération plutôt que compétition. La recherche de la qualité dans la rencontre va remplacer la quantité. C’est la décroissance (matérielle, spirituelle). Il n’y a pas de baguette magique pour ça. C’est un effort, une ascèse, un chemin de croix, au sens où la croix est le passage de la vie à la Vie. Car l’arbre de la Vie, l’arbre de la croix, l’arbre de la connaissance sont un seul et même arbre.

21. Vers une sagesse pratique

Le changement de paradigme et la mutation intérieure sont les soubassements d’une sagesse pratique, une écologie intégrale (et non intégriste) qui intègre l’action politique, la recherche de technologies nouvelles, le développement durable et les changements de comportement dans le domaine de la consommation.

 

Pour ceux/celles que le sujet intéresse, nous recommandons deux articles (Jalons - Pratiques) de Michel Maxime Egger paru dans la revue internationale de théologie et de spiritualité La Chair et le Souffle.

Màj. février 2012: voir le nouvel ouvrage de Michel Maxime Egger «La Terre comme soi-même»