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Catégories : spiritualité, social, politique
Rédacteurs :
Thérèse Schwab
Publication : 24 juin 2009
Mise à jour : 1 juillet 2009

Tu aimeras l'émigré comme toi-même

Prédication du professeur Pierre Buhler,
le 21 juin 2009 à Lignières, à l'occasion du dimanche des réfugiés

Lévitique 19, 33-34; Hébreux 13, 1-2; Marc 15, 33-41


Chers frères et sœurs en Jésus Christ,

Grande déchirure, au milieu du récit de la mort du crucifié dans les évangiles: «Le voile du Sanctuaire se déchira en deux du haut en bas». Comment faut-il comprendre ce fait qu’au moment même où Jésus meurt dans un grand cri à Golgotha, le rideau dans le temple de Jérusalem se déchire de haut en bas? Cet élément du récit de la passion a une haute valeur symbolique: derrière ce rideau se trouve l’espace qu’on appelle le saint des saints, et c’est l’espace où Dieu habite. C’est un espace fermé, sacré, et donc interdit. Seul le souverain prêtre peut y entrer, en des occasions exceptionnelles. En contraste, Golgotha est le lieu profane par excellence: en dehors des murs de la ville sainte, un dépotoir, et le gibet en même temps, où l’on exécute les criminels. C’est là que Jésus meurt, délaissé par tous, criant son abandon. Et si le rideau du temple se déchire, cela veut dire: Dieu cesse de se tenir dans le saint des saints, il sort de ce lieu fermé. Il est désormais à Golgotha, avec l’abandonné, et se solidarise avec lui, en dehors du temple, en dehors des murs de la ville.

Pourquoi commencer cette prédication pour le dimanche des réfugiés par cet élément des récits de la passion? Comme Dieu dans son temple, nous nous mettons, nous aussi, très souvent à l’abri dans nos lieux protégés, redoutant ce qui est à l’extérieur et qui nous inquiète, parce que cela nous est étranger. Retirés dans nos maisons, avec leurs serrures et verrous, avec leurs systèmes de sécurité. Derrière les rideaux de nos habitudes, de nos principes, de nos préjugés. Et comme Jérusalem, l’Europe tout entière, et la Suisse en son sein, se sont construit des murailles solides, fabrication Schengen. La forteresse-Europe, résistant aux assauts de ces démunis qui arrivent d’Afrique dans des embarcations de fortune et qui échouent à Lampedusa ou à Lanzarote, s’ils ne se noient pas avant ou s’ils ne se font pas refouler par centaines vers l’Afrique. Et la Suisse aussi s’est transformée peu à peu en forteresse, abritée derrière ses frontières, derrière sa loi d’asile, toujours plus restrictive, de durcissement en durcissement. Et les messages des autorités suisses, parlement et partis, relayés par les médias, suscitent un sentiment d’insécurité dans la population, en faisant croire qu’il faut à tout prix se protéger de ces gens qui ne pensent qu’à abuser de nos droits, de nos biens, de notre générosité. «Tous des profiteurs !»

Le rideau qui se déchire du haut en bas pourrait alors nous dire: «Dieu est sorti de la forteresse-Europe, pour se tenir en veilleur du Sud, à Lampedusa ou à Lanzarote. Dieu est sorti de nos frontières trop bien protégées. Dieu est hors-la-loi de l’espace Schengen. Il a quitté nos systèmes de sécurité, il a déchiré en deux du haut en bas nos préjugés faisant de l’autre qui vient à nous dans sa détresse l’ennemi dont il faut se méfier, le profiteur dont il faut se préserver. Il casse l’argument qu’il faut encore durcir la loi de l’asile pour mieux combattre les abus généralisés.

Chers frères et sœurs, il nous a suffi de quelques minutes pour retrouver tous les problèmes de la migration et de l’asile, à l’échelle de l’Europe en tout cas, mais nous savons qu’ils touchent la planète tout entière, où les personnes déplacées se comptent par dizaines de millions. Bien sûr, nous n’allons pas pouvoir résoudre tous ces problèmes ce matin, comme par magie. Les textes bibliques ne sont pas des formules magiques, des recettes toutes faites. Ils veulent nous rendre attentifs, nous suggérer un changement de perspective, nous apprendre à voir certaines réalités autrement. Ainsi, si Dieu sort du temple, de la ville fortifiée, cela pourrait vouloir dire que nous pouvons peut-être aussi sortir un peu. Sortir de nos sécurités, de nos préjugés. Et ainsi aussi laisser entrer un peu plus, accueillir, s’ouvrir à celles et ceux qui nous viennent de l’extérieur.

Qu’est-ce que cela pourrait signifier concrètement pour nous ici, en ce matin du dimanche des réfugiés 2009? Pour répondre à cette question, j’aimerais reprendre le premier texte que nous avons entendu. Il est très intéressant, car dans le cadre d’un livre de lois, le Lévitique, qui contient toutes sortes de règles rituelles, religieuses, juridiques et morales, il y a soudain ce petit passage, qui nous interpelle: «Quand un émigré viendra s’installer chez toi…». Quand un émigré viendra s’installer chez toi…, que faudra-t-il faire? Réponse du texte: «vous ne l’exploiterez pas…». Combien d’étrangers doivent aujourd’hui travailler au noir en Suisse, sans papiers, sans protection sociale, et souvent pour des salaires de misère? Le texte continue: «vous le traiterez comme un indigène, comme l’un de vous». Combien d’étrangers doivent aujourd’hui réaliser quotidiennement en Suisse qu’ils ne sont pas comme nous, qu’ils ne sont pas «l’un de nous», victimes d’images toutes faites, étiquetés comme trompeurs, faux, dangereux? Et le texte continue en formulant une règle d’amour: «cet émigré, […] tu l’aimeras comme toi-même». Nous avons l’habitude d’entendre la règle de l’amour du prochain: tu aimeras ton prochain comme toi-même. Dans notre passage, c’est la même règle, mais pour l’émigré: tu aimeras l’émigré comme toi-même.

Que veut dire ce «comme toi-même»? Le texte le précise d’emblée en ajoutant: «car vous-mêmes avez été des émigrés dans le pays d’Égypte». Ainsi, le peuple d’Israël se voit rappeler son propre passé d’exil, d’émigration. Et nous avons entendu tout à l’heure que les Européens ont aussi été émigrés. Notre propre passé, notre propre identité, nos propres racines sont toujours impliqués: l’accueil de l’étranger, de l’autre, n’est vraiment possible que si nous nous acceptons aussi nous-mêmes comme étrangers, autres. Si nous nous laissons ainsi interpeller par ceux qui nous viennent de l’extérieur, au lieu de les redouter d’emblée, nous pourrons alors les découvrir, apprendre à les connaître, et par là même aussi nous redécouvrir nous-mêmes, apprendre à nous reconnaître autrement, enrichis, renouvelés. L’accueil de l’autre peut ainsi devenir accueil de nous-mêmes. Accueillant, je suis aussi accueilli.

De manière comparable, nous l’avons entendu tout à l’heure, l’auteur de l’épître aux Hébreux exhorte ses lecteurs: «N’oubliez pas l’hospitalité, car, grâce à elle, certains, sans le savoir, ont accueilli des anges». Cette phrase fait référence au patriarche Abraham. Un beau jour, il reçoit la visite de trois inconnus. Il les accueille, leur fait préparer un grand repas. En fait, ce sont des messagers de Dieu, qui viennent lui annoncer la prochaine naissance de son fils. Accueillant des inconnus, il accueille à son insu des anges. N’en va-t-il pas de même pour nous, en accueillant des étrangers? Bien sûr, je ne veux pas dire par là que tous les étrangers sont angéliques. Ce serait un peu simpliste. Je prends «ange» au sens biblique: le grec «angelos» veut d’abord dire «messager», et il est bien juste de dire que l’étranger, l’émigré, le requérant d’asile, le réfugié ont un message à nous transmettre: «Et si tu ouvrais un peu ton système de sécurité, tes verrous, tes préjugés? Et si tu te laissais un peu interpeller par ce qui vient du dehors, ce qui t’est autre, ce qui t’est étranger? Au lieu d’en avoir peur, n’y vois-tu pas la chance de découvrir, de rencontrer, de vivre quelque chose de nouveau?»

Pour illustrer cette phrase de l’épître aux Hébreux, j’aimerais vous raconter une petite histoire. Elle s’est déroulée dans une cantine populaire allemande et nous est rapportée par l’écrivain suisse allemand Peter Bichsel.

«Un jour, une dame âgée, retraitée, arrive dans la cantine. Elle est un peu perdue, mais elle se fait finalement servir un grand bol de soupe goulasch, va vers une petite table libre, pose sa soupe sur la table et remarque qu’elle a oublié de prendre une cuillère. Elle retourne chercher une cuillère, et lorsqu’elle revient à sa petite table, un énorme noir y est assis et mange sa soupe. Totalement intimidée, la dame s’assoit à la table, tente de parler avec le noir en face d’elle, mais il ne comprend pas un mot. Finalement, la vieille dame plonge sa cuillère dans le bol et mange aussi sa soupe. Alors, le noir glisse le bol au milieu de la table, et ils mangent ensemble. Ils échangent un sourire, et les gens dans la cantine observent cet étrange couple, qui mange dans le même bol. Le noir se lève, cherche une escalope avec des pommes frites et pose aussi l’assiette au milieu de la table. La vieille dame est ainsi dédommagée de sa perte. Ils mangent dans la même assiette, échangent un sourire et se réjouissent. Lorsque l’assiette est vide, le noir se lève, prend congé de la dame par un signe de la tête et s’en va […], quittant rapidement le local. Après quelques secondes, la dame s’écrie: "Mon sac à main et mon manteau de fourrure ont disparu !" Quelques-uns tentent de rattraper le noir, mais on ne le trouve nulle part, et déjà, on appelle la police. Tout le monde est consterné, et la vieille dame désespérée. Mais quelqu’un dit soudain: "Là, à une autre table, il y a un manteau et un sac à main", et c’est bien le sac à main de la vielle dame. Et sur la table, il y a encore sa soupe qui attend. Elle s’était trompée de table. Ce n’est pas le noir qui avait mangé sa soupe, c’était elle qui avait mangé la soupe du noir».

Ce noir n’a-t-il pas été un ange pour la vieille dame? Messager du partage, qui ne voit pas d’emblée en l’autre un ennemi, qui fait passer l’accueil avant son droit, sa propriété, et partage sa soupe. Corrigeant ainsi les préjugés qui suggèrent qu’ils sont «Tous des profiteurs», «Tous des menteurs», «Tous des voleurs». La vieille dame de la cantine a fait l’expérience d’Abraham: sans le savoir, elle a accueilli un ange, ou encore mieux: sans le savoir, elle a été accueillie par un ange.

J’ose espérer qu’il nous arrivera des histoires semblables. Il y a alors des rideaux qui se déchirent en deux du haut en bas… Amen.

 

Pierre Bühler, Neuchâtel/Zurich