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Catégories : spiritualité, environnement, politique
Rédacteurs :
Thérèse Schwab
Publication : 15 novembre 2009
Mise à jour : 17 novembre 2009

Quel sera le prochain pas pour l’humanité?

Extraits de la Conférence prononcée par Léonardo Boff, théologien de la libération, le vendredi 6 novembre 2009, à l'occasion de la réception de son Doctorat honoris causa à la faculté de théologie de l'Université de Neuchâtel.

Les crises que nous sommes en train de traverser peuvent être considérées comme des crises d’enfantement ou de purification. Elles nous appellent à trouver de nouveaux paradigmes de civilisation. La vraie question qui se pose est: s’agit-il de résoudre la crise économique, c.-à-d. de sauver l’économie, ou de garantir la vie sur la terre ? 
Nous sommes à un moment critique, si nous ne nous formons pas une alliance planétaire  pour sauver les ressources de la terre, la biodiversité disparaîtra.

Au travers des trois crises structurelles que nous traversons, à savoir l'épuisement des ressources de la terre, l'injustice sociale mondiale et le réchauffement climatique, la terre nous lance des signes sans équivoque. Mais parce que la vie est plus forte que la mort, nous gardons l'espérance

L'épuisement des ressources terrestres

Depuis l’ère industrielle qui a suivi le siècle des lumières, l’humanité s’est lancée dans une consommation effrénée des ressources terrestres considérées comme illimitées.

Il en résulte qu’en 2008 la consommation dépasse de 30% la capacité de la terre,
(le point d'équilibre a été franchi en 1981) avec des signaux incontournables d’épuisement des énergies fossiles.

Si nous poursuivons à ce rythme, en 2050 nous consommerons 200% des ressources disponibles, ce que la planète ne peut pas supporter: nous n'y arriverons pas. Il est urgent de changer notre comportement et d'adapter la consommation aux possibilités des réserves de la terre

L'injustice sociale

Le système économique en vigueur enrichit progressivement les riches et appauvrit de plus en plus les pauvres. La moitié de l’humanité manque du minimum vital. Les 20% des pays les plus riches possèdent 80% des biens et les 20% des pays les plus pauvres en ont 6%. Il y a un manque évident de solidarité et de coordination gouvernementale.

De plus il y aura bientôt 150 à 200 millions de réfugiés climatiques qui chercheront refuge dans les pays épargnés. Comment seront-ils accueillis? S’ils sont refoulés, nous assisterons à des révoltes massives. Les pays démocratiques les plus solides pourront être déstabilisés.

La crise climatique

Elle a déjà commencé. Nicolas Stern dit que dans le meilleur des cas nous pourrons limiter le réchauffement climatique à 2°C et qu'une diminution importante de la biodiversité est inéluctable. En 2100, si on ne fait rien, la température moyenne aura augmenté de 7°C: une telle augmentation rendra la vie impossible.

Si la communauté scientifique estime qu’il faudrait une diminution de 70% des gaz à effet de serre, le monde politique ne prévoit actuellement, et dans le meilleur des cas, qu'une baisse de 40%…

Changement de nos comportements

Il ne s'agit pas de sauver la terre, mais de changer notre relation à la terre. La terre peut continuer à vivre sans nous. Nous ne pouvons pas vivre sans elle! Les animaux, les personnes, la végétation crient!
Où allons-nous?

Les gouvernements des pays riches doivent prendre des mesures drastiques pour limiter le réchauffement climatique. A l’approche de la conférence de Copenhague, il est inquiétant de ne voir aucun consensus se dessiner à l’horizon. Or il est évident qu’il est impossible de continuer à vivre sur terre sans un changement profond de nos modes de consommation et sans une réorientation des règles d’échange internationales.

Il n'y a pas de solution, mais la direction va dans le sens de la bio-civilisation, c'est-à-dire priorité aux biens collectifs plutôt qu'aux biens personnels, à la coopération plutôt que consommation

La bio-civilisation prend appui sur quatre axes:

  • L’usage soutenable et solidaire des ressources;
  • «Vivre plus simplement pour que tous puissent simplement vivre»;
  • Le contrôle de l’économie;
  • Une éthique mondiale qui intègre la compassion pour les pauvres et pour la terre, qui prenne en compte la co-responsabilité internationale.

Nouvelle vision du monde

Le nouveau paradigme repose sur une vision de la terre, inspirée par le modèle de Gaïa . La Terre est un système unique auto-régulé, composé d’éléments physiques, chimiques, biologiques et humains. Il est nécessaire de fusionner les disciplines scientifiques et spirituelles en une approche unique et cohérente pour sortir de la crise.
L’homme n’est pas seulement sur la terre mais fait partie de la terre.
C’était la vision commune à toutes les civilisations jusqu’au siècle des lumières. La séparation de l'esprit et du corps, amorcée dès René Descartes, a conduit à une vision réductioniste du monde et, de là, à son exploitation. L’homme est devenu un satan de la terre plutôt qu’un ange gardien.
Aujourd’hui il faut enrichir la raison scientifique par la raison du cœur et la compassion pour parvenir à une bio-civilisation en vue d’une « Terre de la bonne espérance ».
Il est temps de nous ouvrir à la conscience que nous formons une seule famille humaine solidaire et interdépendante. Teilhard de Chardin, en précurseur, a eu l’intuition de l’émergence de la noosphère - un seul esprit et un seul cœur, unis dans la diversité. Les esprits et les cœurs ont besoin de s’unir dans l’amour de la terre. La terre a besoin d’être chérie. (La charte de la Terre, reprise par l’Unesco en 2003 va dans ce sens.)

Le rôle des églises

Alors que la prise de conscience des catastrophes qui menacent la survie de notre univers augmente, le rôle de l’église, témoin du Christ qui a triomphé de la mort, est d’alimenter l’espérance et de produire des utopies. Elle doit démontrer que les relations fraternelles sont plus importantes que les relations d’exploitation.

Nous avons besoin de personnes prophétiques (comme Gandhi, Mandela, Martin Luther King, Mère Theresa) qui ont développé une conscience planétaire. Aujourd’hui il y a un vacuum à ce niveau. Pourtant chaque crise a produit des personnes adéquates. On pourrait penser à Obama, pour l’espérance que son élection a suscitée. Pourtant ce n’est pas la politique, ni la techno-science qui vont apporter la clé du problème mais la solidarité.

Il faut une alliance planétaire où l'on réapprend à prendre soin de la terre, à prendre soin les uns des autres. Dans la crise globale que nous traversons, à défaut de voir émerger des grands prophètes, nous pouvons commencer à changer à partir de notre sphère personnelle.

Nous pouvons faire la différence, chacun à sa place, être les participants d’une révolution moléculaire. Qui sait si un jour elle ne déclenchera pas un «tsunami des bonnes volontés». Nous devons redonner sa place à la spiritualité et rayonner de l’amour divin comme des étoiles dans la nuit. Nous sommes nés pour briller, et pas seulement pour souffrir, c'est pourquoi nous devons rayonner! Les ressources spirituelles, à la différence des ressources matérielles, sont infinies. La vie éternelle passe par nous et va de l’avant. Témoins en Christ de la vie qui triomphe de la mort, notre plus belle tâche est de raviver le goût de la vie.

Voici pour finir quelques extraits éclairants d'une conférence donnée par Léonardo Boff à Fribourg l'an dernier:

 Une éthique nouvelle pour le troisième millénaire

«Honteux de notre façon d’agresser systématiquement la vie sur notre planète et la planète elle-même, comme si elle n’était pas notre unique maison commune, nous sommes à l’heure d’une traversée dangereuse, d’un Vendredi Saint purificateur. Mais ce ne sera pas la fin du monde. Ce sera seulement la fin de ce monde-ci, qui aura épuisé sa capacité de régénération et perdu son énergie de reproduction. Un autre monde viendra. Comment sera-t-il? Qu’est-ce qui pourra naître sur les ruines du précédent? Sur les sombres marais croîtront les lys les plus blancs. Sur les ruines des anciennes cités mayas se déploient les plus belles frondaisons. C’est quelque chose de cet ordre qui se produira avec la civilisation émergente.

Nous marchons vers une société mondiale, la première unification de l’humanité. Nous revenons tous d’un long exil, isolés dans nos cultures régionales et dans les limites de nos États nationaux. Lentement nous revenons à la maison commune, la Terre, et nous découvrons que nous sommes la famille humaine. Mais ce phénomène, annoncé par Pierre Teilhard de Chardin comme l’émergence de la noosphère - un seul esprit et un seul cœur, unis dans la diversité - n’est cependant pas encore entré dans la conscience collective.

Pour parvenir à ce stade nous avons besoin de dépasser le paradigme de la civilisation actuelle, qui atomise, divise et oppose. Et il faut nous tourner vers l’horizon nouveau de la physique quantique, de la nouvelle biologie, de la cosmologie, de l’écologie. En un mot, recourir aux sciences de la terre qui mettent en relation, rassemblent et organisent tout avec tout. Cette conscience ne pourra régner qu’à partir de l’effacement du monde ancien et des institutions qui le soutiennent. Alors pourra être mise en oeuvre, pour la première fois, une gestion collective de la Terre et un traitement social des attentes de ses habitants».