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Catégories : échanger, social, économie
Rédacteurs :
Thérèse Schwab
Publication : 3 février 2012
Mise à jour : 16 mars 2012

Microcrédit
aux Femmes de l'Ituri au Congo

(Voir arrière-plan géographique à la fin de l'article)

fanny ukety

Naissance du microcrédit à Bunia

Fanny Uketi, épouse du Dr Tony Uketi et mère de 4 enfants, est la coordonnatrice du microcrédit à Bunia. Nous l’avons rencontrée en début 2012 à Genève pour essayer de comprendre le secret de la réussite de son action. Je relate les points essentiels que j’ai retenus de cette rencontre passionnante, en mettant l’accent sur le fonctionnement concret dans le but d’encourager la multiplication de cette démarche dans d’autres régions et, si possible à Kinshasa.

En 2004, à la fin de la guerre, alors qu’ils étaient réfugiés dans le petit village de Aru, le Dr Uketi, ophtalmologue, reçoit un appel pour un poste à l’OMS et ils viennent s’installer à Genève.

Fanny raconte:

«Pendant la période de la guerre, 1996-2004, nous avons tout perdu, mais je n'ai pas vécu l'atrocité de la guerre comme les autres. Nous étions réfugiés avec les enfants au Kenya pendant 7 ans. C'est Tony qui a vécu la guerre qui l'a amené dans le petit village de Aru. Moi et les enfants, nous l'avons rejoint seulement une année après et nous y sommes restés pendant 5 mois seulement avant de venir à Genève.

Je suis diplômée en Gestion commerciale et administrative. J’ai fait une deuxième formation en Théologie, avec comme option principale le Développement communautaire. Ce sont les connaissances acquises dans les domaines précités qui me permettent aujourd'hui de poser la base chrétienne dans la gestion d'un projet de développement. Mais tout le monde peut apprendre à gérer un projet.»

tout perduDonc, à la fin de la guerre, Fanny, inquiète pour les siens, retourne assez vite depuis Genève en Ituri et fait le tour des camps de réfugiés pour retrouver ses proches déplacés, tiraillée par la question lancinante: «Je n’ai rien, comment être utile?». Elle y retourne six mois plus tard avec le sentiment qu’elle ne peut que pleurer avec ceux qui pleurent. 

En 2005, la guerre étant finie, les gens rentrent petit à petit chez eux, mais tout est par terre. A Bunia, la Fédération des femmes protestantes organise une conférence et demande à Fanny d’être l’oratrice. Devant une centaine de femmes, elle relève la parole du prophète Néhémie, qui dans une situation similaire, au retour de l’exil lance le défi: «Levons-nous et bâtissons.»

Puis elle donne la parole aux femmes avec la question: comment imaginez-vous reconstruire à partir de rien? Réponse: elles imaginent recommencer ce qu’elles faisaient avant, c’est-à-dire les travaux des champs, l’artisanat, le petit commerce. Fanny perçoit l’appel à soutenir leur démarche; mais pour elle une chose est claire: «Le courage est venu de ces femmes». Avant qu’elle ait pu agir, lors de son deuxième voyage de 2005, elle découvre, au marché, certaines femmes qui ont relancé des petits projets.

Un petit groupe de 15 femmes vient suivre un premier enseignement chez Fanny. Trois jours plus tard, ce sont 40 femmes qui se réunissent et la première expérience de microcrédit est mise en route.


Débuts de structure

La sortie de la pauvreté est d’emblée approchée dans une perspective de développement intégral, à partir du triple éclairage:

  • spirituel: encouragement à la confiance en Dieu, à la méditation de sa Parole, à la prière;
  • social: enseignements sur l’hygiène de vie, le droit, la nutrition, la solidarité;
  • économique: élaboration d’un projet, gestion d’un budget, etc.


Les premiers principes pour sortir de la pauvreté sont énoncés au travers de trois objectifs:

  • nourrir trois fois par jour sa famille;
  • subvenir à l’éducation des enfants;
  • assurer les frais des soins médicaux.


Un premier groupe de 5 femmes s’engage.

Fanny investit ce qu’elle a, de sa poche. L'année suivante, en 2006, quand elle revient en Ituri, grande surprise, les femmes avaient remboursé la totalité de l’emprunt et 300 autres attendaient pour s’inscrire !

De toute urgence, il faut mettre en place des structures et fonctionner comme une organisation sous le nom de Cemadef. Le bureau du Cemadef de Bunia est en lien avec les églises, mais il est en même temps autonome. Toutes les femmes y ont accès, indépendamment de leur appartenance religieuse.

Prix Nobel pour Muhammad Yunus, fondateur du microcrédit

A cette époque, Muhammad Yunus, fondateur du microcrédit, vient d’être récompensé par le Prix Nobel, et son livre «Vers un monde sans pauvreté» circule partout: c’est le grand boom du microcrédit. La Grameen Bank (littéralement, «Banque des villages») est une banque spécialisée dans le microcrédit, créée en 1983 par Muhammad Yunus au Bangladesh.

Les principes de base sont la discipline, la solidarité, le courage et le travail
.


Dans cette méthode, le recrutement se passe ainsi: les femmes se présentent devant le comité par petits groupes de cinq personnes qui partageant des aspirations communes et ont un statut économique et social semblable. A ce propos, Yunus dit ceci: «Nous jugions préférable que les groupes soient constitués par les femmes elles-mêmes, plutôt qu’avec notre aide. La solidarité y sera plus forte que s’il était le résultat de négociations indépendantes. Les demandes de prêts individuels doivent être approuvées par le groupe, qui dès lors endosse une certaine responsabilité vis-à-vis de ses membres. En cas de difficulté ou de maladie, les membres du groupe s’entraident. Les prêts sont consentis aux individus eux-mêmes. Bien que les responsabilités soient réparties au sein du groupe, chaque emprunteuse est techniquement responsable de son propre prêt».


Une source d'inspiration

Fanny s’inspire de la méthode de la Grameen Bank tout en l’adaptant au contexte de l’Ituri. Par exemple, elle n’exige pas de garantie, ni d’intérêt sur les prêts (contrairement à la majorité des entreprises de microcrédit qui se soldent souvent par un surendettement des usagers). A Bunia, les bénéficiaires sont assurées de ne pas être traduites en justice en cas de défaut de payement; la garantie de remboursement repose sur la solidarité des groupes de cinq: si l'une ne rembourse pas, tout le groupe est empêché de poursuivre.

Le premier grand défi, c’était de trouver des personnes intègres et compétentes qui s’engagent dans la gestion de la démarche, pour le bien commun et ne vont pas détourner les fonds, ni faire de favoritisme.

2e défi: le recrutement. Chaque femme qui veut entrer dans la structure doit en trouver quatre autres avec lesquelles elle peut collaborer. Elle doit les trouver en-dehors de son cercle familial. Ensemble elles choisissent une dirigeante parmi elles. Si le choix est bien fait, il y a collaboration et entraide dans le groupe. Seul un groupe de cinq peut s'inscrire.

3e défi: le choix des projets. On encourage chacune à faire un projet d'entreprise, une petite entreprise, à partir de ce qu’elle sait faire ou fait déjà. On ne crée en principe pas de nouvelles activités. On évalue pour chaque femme la somme nécessaire pour démarrer, entre 50 et 100 $ selon le projet.

4e défi : le remboursement. Les cinq femmes font caisse commune. Chacune réalise son projet personnel. Elles empruntent pour cinq mois, sans garantie, mais s’engagent à rembourser par mensualités et elles doivent s’arranger entre elles. Quand le groupe a remboursé l’emprunt en ajoutant 5% pour la participation aux frais administratifs, la voie est libre pour un nouvel emprunt, en général plus grand. Mais les prêts ne sont pas automatiquement augmentés, il faut tenir compte de la performance, la présence régulière à la formation et l'accord du groupe.

C’est ainsi que les bases ont été posées et petit à petit, à mesure que les prêts se développent, les règles de fonctionnement se mettent en place.

Boutique Bunia        Aux champs

               Une boutique de Bunia                                                   Aux champs

Ajustements et évolution du mouvement

Les débuts ont été laborieux et, pendant les deux premières années, il a fallu beaucoup de détermination pour dépasser les obstacles. Surtout au moment où l’unique banque de la région a fait faillite et l’association perd une partie de son capital, mais une bonne partie était entre les mains de bénéficiaires. C'est ce qui a permis de continuer.

Un comité de gestion administratif formé de six personnes gère le bureau, dans un local neutre, loué par l’association avec une grande salle pour les réunions. Chaque transaction (encaissement ou versement d’argent) est co-signé par deux personnes.

Chaque bénéficiaire s’engage à participer à une journée de formation mensuelle.
La journée commence à 8h précises par:
- l’appel,
- suivi par l’enseignement spirituel et la prière (les musulmanes en sont exemptes si elles veulent).
- Ensuite elles reçoivent la formation sociale avec des enseignements donnés par des experts locaux (infirmière, juriste, etc).
- Puis c’est le temps du remboursement de l’emprunt et la négociation pour le nouvel emprunt. Actuellement elles ont entre 50 et 500 $ pour une période de cinq semaines par personne.

Agents des suivis

Il faut sans cesse réajuster la structure à la réalité; par exemple pour gérer les absences et les retards dans le remboursement on a engagé des responsables. Chaque petit groupe de cinq se réunit hebdomadairement avec sa dirigeante. La femme qui est empêchée de venir à la rencontre mensuelle (ou ne remplit pas ses engagements) doit s’excuser, sinon on lui envoie, à ses frais, un agent des suivis. Ils sont six et se déplacent en moto. C’est une sorte d’amende, et ça fonctionne très bien.

cemadefFonctionnement

Le suivi mensuel est assuré par des superviseurs (1 pour 50 personnes) qui travaillent bénévolement.

La coordonatrice du projet, Fanny Uketi fait deux voyages par an pour l’évaluation semestrielle. C’est elle qui fait le lien entre la Cemadef de Bunia et les donateurs de Suisse qui se sont constitués parallèlement en une association (Assafi). Actuellement les frais administratifs de l'association à Bunia sont en bonne partie couverts par les contributions des bénéficiaires locaux. Les investissements qui viennent de Suisse sont réinjectés pour les nouveaux champs. Le but est de développer le microcrédit dans toute la Province. Des associations ont déjà débuté dans d'autres villes. 

Système d’épargne

Les femmes qui ont fait des bons profits sont encouragées à les réinvestir dans un système d’épargne qui leur garantit un intérêt de 5%.

Informatisation

Au début les comptes se faisaient dans un cahier, maintenant, avec plus de 3'000 femmes inscrites au sein de l’association, tout est informatisé.

Chaque femme a une carte personnelle avec son numéro et sa photo. «Nous sommes vraiment devenus la banque des pauvres», dit Fanny.

On constate avec admiration la rapidité avec laquelle les femmes sont parvenues à remettre en route des activités économiques grâce à des prêts de 50 $ seulement et comment le marché a refleuri malgré la crise économique mondiale. Nous avons la conviction qu’il faut protéger et encourager ces initiatives locales.


En savoir plus:


Arrière-plan géographique

Carte CongoLe district de l’Ituri est situé au nord-est de la République Démocratique du Congo, aux frontières du Soudan au nord et de l'Ouganda à l'est. C’est l’une des régions de la RDC qui a été sérieusement affectée par des conflits ethniques. Selon les estimations de l’ONU, la guerre qui a éclaté en 1996 a fait 50’000 victimes et des centaines de milliers de déplacés.

Durant ces années passées, les efforts pour ramener la paix dans cette région on été fructueux, mais il faudra beaucoup de temps pour reconstruire la confiance et guérir les blessures des haines inter-ethniques. De nombreuses organisations chrétiennes offrent un accompagnement pour la guérison des blessures intérieures.

La situation est encourageante dans le sens qu’une bonne partie de cette région est de nouveau accessible et que les familles ont pu retrouver et cultiver leurs terres et relancer ainsi la production alimentaire. Un bon nombre d’écoles et de centres de santé ont également réouverts leurs portes, et les activités économiques ont repris dans toute la région.